« 25 février 1844 » [source : BnF, Mss, NAF 16354, f. 217-218], transcr. Chadia Messaoudi, rév. Chantal Brière et Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.11618, page consultée le 24 janvier 2026.
25 février [1844], dimanche matin, 10 h.
Bonjour, mon Toto bien aimé, bonjour, mon Toto chéri, bonjour mon ravissant petit
homme, bonjour je vous aime. Et vous ? Comment que ça va ce matin ? Avez-vous bien
fait le juif errant1 toute
la nuit ? Pauvre adoré, je me reproche mon sommeil quand je pense que tu travailles
pendant ce temps-là pour moi. Je suis tentée bien des fois de me lever pour veiller
avec toi, fût-cea inutilement, mais
pour ne pas prendre un repos que tu te refusesb. Ma seule crainte serait de t’inquiéter dans le cas où par impossible, tu reviendrais dans la nuit chez moi. Vraiment,
mon cher adoré, je suis triste et honteuse de mon inutilité. Je te demande de
m’employerc à quelque chose qui
me laisse accepter sans scrupule et sans remordsd tout ce que tu fais pour moi. En attendant, je suis bêtement
dans mon lit occupéee à expectorer le
plus absurde rhume qui se soit jamais logé dans une poitrine et dans un nez de femme.
Je suis abasourdie à force d’éternuer sans parler des affreux cris que font mes
deux monstres verts2. Je n’ai jamais entendu
un plus monstrueux charivari. Je regrette que le rhume de cerveau ne vous rende pas
sourde comme il me bouche le nez. Cela me rendrait un grand service dans ce moment-ci.
Tu devrais bien venir, mon Toto, faire diversion à cet effroyable tapage. Cela
me donnerait le bonheur de vous voir, ce qui n’est pas à dédaigner dans aucun cas.
Pauvre adoré, je donnerais bien des jours de ma vie pour quelques minutes de la
tienne. Je t’aime.
Juliette
1 Apparu au XIIIe siècle, le mythe du juif errant met en scène « un cordonnier juif […] condamné à l’errance perpétuelle pour avoir refusé un instant de repos au Christ portant la croix. Il parcourt donc le monde, son corps se renouvelle à chaque siècle, pareil aux cinq sous qu’il peut dépenser à la fois et qu’il retrouve toujours. » (Voir : http://www.universalis.fr/encyclopedie/mythe-du-juif-errant/).
2 Ses perruches.
a « fusse ».
b « refuse ».
c « m’emploier ».
d « remord ».
e « occupé ».
« 25 février 1844 » [source : BnF, Mss, NAF 16354, f. 219-220], transcr. Chadia Messaoudi, rév. Chantal Brière et Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.11618, page consultée le 24 janvier 2026.
25 février [1844], dimanche soir, 5 h. ½
Je ne sais pas si vous vous doutez que vous ne m’avez pas donné encore ma pauvre
petite goutte de bonheur mais moi je m’en aperçois que de reste à mon impatience et
à
ma tristesse.
Est-ce que tu auras travaillé toute la journée sans sortir, mon
bien-aimé ? Si cela est, je te pardonne et je te plains. Mais si au contraire tu as
été faire des visites à n’importe qui, je serai très fâchée contre toi et j’aurai
bien
du chagrin car alors il ne t’en aurait pas beaucoup coûté de monter jusque chez moi.
Je ne veux pas me laisser aller à cette idée-là d’avance parce que cela me fait trop
de mal et que je crains d’être injuste.
Il paraît certain, à présent, que Mme Triger ne
viendra pas aujourd’hui. L’ennui de cela, c’est que j’ai dû, dans le doute, acheter
un
peu plus de fricassée. À tout prendre cependant c’est une médiocre contrariété et
je
serais très disposée à l’oublier si vous veniez seulement à présent. Hélas ! C’est
peu
probable, vous ne viendrez pas avant 7 h. ¼ comme c’est votre habitude depuis trop
longtemps. Pour m’amuser je continue mon petit manège de moucherie, de tousserie,
de
larmoirie et toutes les giries1 du plus tenace et du plus furibond rhume de cerveau qui se soit vu
de mémoire de nez. J’en suis à mon avant dernier mouchoir cela promet pour jusqu’à
mercredi et puis je vous aime, vous.
Juliette
1 Plaintes hypocrites, jérémiades ridicules.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.
elle s’ennuie, et commence à se plaindre de voir Hugo moins souvent, sans savoir qu’il a entamé une liaison passionnée avec une autre femme.
- Début octobrePetit voyage avec Hugo.
