« 16 février 1844 » [source : BnF, Mss, NAF 16354, f. 181-182], transcr. Chadia Messaoudi, rév. Chantal Brière et Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.11609, page consultée le 25 janvier 2026.
16 février [1844], vendredi matin, 10 h.
Bonjour mon Toto bien aimé, bonjour mon Toto adoré, bonjour comment vas-tu, mon
pauvre cœur affligé ? J’ai pensé à toi toute la nuit, mon pauvre bien-aimé, j’ai prié
le bon Dieu pour qu’il t’envoie des consolations égales à tes regrets et à tes
douleurs1. Mon Victor, je
t’aime. Je ne peux pas supporter la pensée que tu souffres et que tu es malheureux.
Il
me semble que c’est une injustice et un crime. Je doute du bon Dieu, je ne sais plus
que devenir ni à qui me recommander. Je suis comme un pauvre corps sans âme. Mon
Victor, c’est à toi que je m’adresse pour te suppliera d’avoir pitié de nous deux. Je t’en prie à genoux. Tâche de
venir bientôt, mon adoré, que je sache comment tu vas. Le temps n’a pas tenu ce qu’il
promettait depuis deux jours. Le voilà déjà gâté. Je le regrette pour toi, pauvre
petit homme, qui ne trouves de soulagement à tes yeux qu’en marchant.
Tu n’as
pas d’Académie aujourd’hui. Si tu pouvais venir te reposer à la maison, je te promets
de ne pas te troubler et de ne pas faire de bruit. Je recommanderai même à toutes
mes
Cocottes le plus profond silence et je
suis sûre qu’elles m’obéiront. Ainsi mon amour, si tu ne veux pas t’exposer à la pluie
et à la crotte tu peux venir chez moi et tu seras sûr que je respecterai ton travail
et ta rêverie.
En attendant, je te désire, comme toujours, et je t’aime de toute
mon âme. Je baise tes pauvres yeux adorés.
Juliette
1 Victor Hugo est attristé par l’anniversaire de mariage de sa défunte fille Léopoldine, qui a eu lieu la veille.
a « suplier ».
« 16 février 1844 » [source : BnF, Mss, NAF 16354, f. 183-184], transcr. Chadia Messaoudi, rév. Chantal Brière et Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.11609, page consultée le 25 janvier 2026.
16 février [1844], vendredi après-midi, 4 h.
J’espérais que tu viendrais dans la journée, mon cher adoré, et que j’aurais eu le
bonheur de te voir et de savoir comment tu vas. Il paraît que je me suis trompée
puisque tu n’es pas venu. Tu auras eu sans doute des visites et des affaires ? J’aime
mieux supposer cela que de penser que tu peux être malade, ce qui me serait odieux
et
insupportable. Cependant je ne suis pas tout à fait tranquille, tu ferais bien de
te
hâter de venir pour me donner un peu de sécurité et de bonheur.
Peut-être
seras-tu allé chez Mme de Courbonne1 ? Autrefois tu m’aurais emmenée avec
toi et nous aurions été ensemble le temps d’aller et de venir. Mais hélas ! depuis
longtemps tu as perdu ces douces habitudes. Cependant nous ne sommes pas plus pauvres
qu’autrefois. Peut-être même en cherchant bien trouverions nous que nous le sommes
moins. Cela tient donc à une autre cause que le défaut d’argent. Et de quelque
prétexte plus ou moins spécieux dont tu colores ce changement, il m’est impossible
de
n’y pas voir ce qui est : l’indifférence.
Vois-tu, mon
Victor, il n’y a pas moyen d’en douter et si tu es de bonne foi avec toi- même tu
le
reconnaîtras. D’où cela vient-il, de qui est-ce la faute ? Dieu seul le sait. Ce que
je sais c’est que je ne t’ai jamais plus aimé, c’est que jamais je n’ai été plus avide
de ta présence et de tes caresses, c’est qu’il me sera impossible de vivre sans ton
amour. En attendant que tu conviennes de la triste découverte que j’ai faite déjà
depuis longtemps, je souffre tous les tourments de l’enfer.
Juliette
1 Depuis la Restauration, sous ce nom d’emprunt qu’avait adopté l’ex-épouse de l’artiste lyrique Nicolas Roland, Mme de Courbonne tenait un salon célèbre, fréquenté par le monde artistique et politique. A cette date, il était situé au 8, rue d’Anjou.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.
elle s’ennuie, et commence à se plaindre de voir Hugo moins souvent, sans savoir qu’il a entamé une liaison passionnée avec une autre femme.
- Début octobrePetit voyage avec Hugo.
