15 janvier 1844

« 15 janvier 1844 » [source : BnF, Mss, NAF 16354, f. 53-54], transcr. Chadia Messaoudi, rév. Chantal Brière et Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.11576, page consultée le 24 janvier 2026.

Bonjour, mon petit Toto bien aimé. Bonjour mon adoré petit homme, bonjour mon bel Hugo Dundas1. Bonjour, bonjour je t’aime mais je suis plus heureuse qu’Harrieta2. Je ne pleure pas au contraire je suis heureuse, je t’aime. Et tu m’aimes. Ô tu m’aimes, n’est-ce pas mon adoré ? Je peux livrer mon cœur à la joie et à l’amour, tu m’aimes, tu m’aimes, c’est bien vrai. Tu n’es pas capable de me tromper, toi mon grand poète, mon beau Victor, mon noble et généreux homme. Je te crois, je te crois, je te crois.
J’ai rêvé de toi encore toute cette nuit, ce qui m’arrive presque toutes les nuits mais cette fois c’était un rêve doux et charmant, ce qui n’est pas ordinaire avec tous les cauchemars qui me tiraillent le cœur presque toujours. Mon Toto bien aimé, sois béni. Je t’aime de toute mon âme. Je sais que tu n’iras pas à l’inauguration du monument de Molière3 et cela me tranquillise. D’abord tu verras moins de belles dames et puis tu ne mourras pas de froid pendant quatre ou cinq heures, ce qui est bien quelque chose.
Tâchez de ne pas vous rabibocher sur les faummes d’un autre côté si vous ne voulez pas tâter de mes griffes sur votre ravissant petit museau. Faites-y bien attention.
Je n’ai toujours pas reçu de réponse de ce monsieur4. La grossièreté est un peu pommée et il faut que cet homme soit bien maladroit et bien limousin pour se conduire avec cette stupidité grossière. Du reste cela ne me fait absolument rien, je ne le remarque qu’à cause de l’étrangeté du procédé, voilà tout.
Je vais écrire à Mme Krafft en lui envoyant ta loge5 et écrire aussi à Brest6 pour lesremercier. Je ne sais pas comment je m’arrange mais j’ai toujours des tas d’écriture à faire et Dieu sait si j’abomine tout ce qui ressemble à du papier, des plumes, de l’encre et des griffonnages. J’en excepte les HugoDundas. J’en excepte encore mes gribouillis à vous adresser mais, pour le reste, je suis griffonophobe7. Baisez-moi mon Toto adoré et venez me voir le plus tôt possible. Je serai bien heureuse.

Juliette


Notes

1 Poème extrait du recueil Toute la lyre (1888-1893).

2 Il pourrait s’agir d’Harriet Smithson, actrice irlandaise, qui connut un grand succès sur les scènes parisiennes notamment dans les pièces de Shakespeare. Juliette évoque-t-elle les personnages au destin tragique qu’elle a incarnés, notamment Juliette ou Ophélie, ou fait-elle référence à la vie personnelle de la comédienne, épouse d’Hector Berlioz délaissée et trahie précisément cette année-là ?

3 L’inauguration de la Fontaine Molière a lieu le 15 janvier 1844. Le monument est érigé située à l’angle de la rue Richelieu où le dramaturge décéda en 1673, le génie du fronton ainsi que les deux statues allégoriques représentant la Comédie légère et la Comédie sérieuse sont l’œuvre de James Pradier.

4 À élucider.

5 Reprise de Marie Tudor à l’Odéon.

6 À sa sœur et son beau-frère.

7 Néologisme inventé par Juliette Drouet.

Notes manuscriptologiques

a « Hariette ».


« 15 janvier 1844 » [source : BnF, Mss, NAF 16354, f. 55-56], transcr. Chadia Messaoudi, rév. Chantal Brière et Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.11576, page consultée le 24 janvier 2026.

Avouez que vous êtes un fin scélérat et que je suis une bonne pâte de Juju pour vous laisser ainsi faire le galant avec des femmes de cinquante-six ans ornées de fille de dix-sept ans ! N’est-ce pas qu’on est pas plus bonne que moi ! Cependant je vous conseille toujours de ne pas trop vous y fier, tant va la Juju à la mystification qu’à la fin elle se vexe. Méfie-toi Toto.
J’ai payé le loyer aujourd’hui plus un raccommodage de cheminée, il ne me reste plus beaucoup d’argent. Je te dis cela pour te prévenir mon Toto. Maintenant, baise-moi malgré la gale que tu m’as donnée : ce qui vient de la flûte retourne au tambour. C’est moi qui suis le tambour, merci on ne bat pas assez le rappel et je donne ma démission. Je voudrais bien pouvoir aussi étrangler cette scélérate de Cocotte qui m’assourdit de ses cris perçantsa. Oh ! l’affreuse petite bête ! Si je suis aussi ennuyeuseb que ça, je t’autorise à me laisser sur mon balcon pendant trois ans sans boire ni manger. Oh la gredine ! quels cris ! Je ne l’ai jamais vuec aussi enragée que ce soir. Ce serait le bon moment pour me la demander et pour l’obtenir. Je la donnerais avec reconnaissance. Je voudrais bien vous entendre crier comme elle, ça me guérirait peut-être de ma manie de vous aimer toujours et quand même.

Juliette


Notes manuscriptologiques

a « perçans ».

b « ennuieuse ».

c « vu ».

Cette année-là…
?

Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.

elle s’ennuie, et commence à se plaindre de voir Hugo moins souvent, sans savoir qu’il a entamé une liaison passionnée avec une autre femme.

  • Début octobrePetit voyage avec Hugo.