« 24 janvier 1843 » [source : BnF, Mss, NAF 16351, f. 71-72], transcr. Olivia Paploray, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.162, page consultée le 24 janvier 2026.
24 janvier [1843], mardi soir, 9 h.
Je ne t’ai pas écrit en sortant de Londres1, capitale de l’Angleterre, comme je le voulais faire à cause des dents de ma
servarde qui se trouvaient allongées de tout
son féroce appétit. J’ai eu pitié d’elle et de Cocotte et je me suis mise à bouffer en
sortant de ma baignoire, pas de la Comédie-Française. Maintenant que toute ma
ménagerie est repue et moi avec je me livre tout entière à la rédaction.
Je
commence par vous rappeler avant tout, mon amour, que ceci est ma dernière feuille
de
papier et que vous ayez à m’en apporter cette nuit même si vous
ne voulez pas éprouver de retard dans l’envoi de cette feuille trop
quotidienne. Et puis, je profiterai de l’occasion pour renouvelera connaissance avec vous car il me
semble que nous nous sommes à peine vusb
depuis longtemps. Je vous défends, mon Toto, sous peine de mort, d’aller à Phèdre2 ce soir. Vous entendez ça n’est-ce pas et vous connaissez mon grand couteau qui
ne le cède en rien pour la férocité de son caractère à l’aimable Maxime du plus aimable Théâtre-Français. Ainsi
tenez-vous le pour dit. Je vous conseille, en outre, de barricader votre porte et
de
consigner le facteur chez votre portier si vous ne voulez pas être assailli par toutes
les portières réformées de Paris et de la banlieue et ruiné par la correspondance
de
toutes les écrivaines plus ou moins publiques. Ceci est un conseil, plutôt d’ami que d’amie, quoique je me flatte d’être la vôtre à la vie
à la mort. Mais si vous n’y prenez pas garde mon pauvre amour, vous serez envahi par
ce débordement de vieilles faumes et de jeunes
toupies. Il est plus que temps que cette position ridicule
change dans l’intérêt de tout le monde. Si elle se prolongeait davantage, il vaudrait
mieux ne pas jouer la pièce du tout. Je te le dis sans exagération mon pauvre amour
et
comme je le sens. Si je tenais ce hideux Buloz, je lui crèveraisc son unique œil pour lui apprendre à voir plus clair une autre
fois dans son personnel féminin3. S’il
n’avait pas été frappé d’un aveuglement stupide, et connaissant la pièce et le rôle,
il t’aurait averti que la Maxime n’était pas praticable. C’est un hideux crétin de
ne
s’en être pas rendu compte avant la distribution et qui ne mérite que des coups de
pieds. Et puis je t’aime mon ravissant Toto.
Juliette
1 Sans doute faut-il entendre « en sortant de l’onde » puisque Juliette sort de son bain
2 Depuis le 21 janvier, Rachel joue le rôle-titre de Phèdre à la Comédie-Française.
3 Borgne, mais célèbre pour son œil typographique, François Buloz, directeur de la Revue des Deux Mondes, était couramment désigné comme « le Polyphème de la rue Saint-Benoît ».
a « renouveller ».
b « vu ».
c « crèverait ».
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.
les répétitions et la création des Burgraves à la Comédie-Française sont compliquées par un procès et une cabale. Au retour de leur voyage en Espagne et dans les Pyrénées, ils apprennent la mort par noyade de Léopoldine, fille aînée de Hugo.
- Janvier-févrierRépétitions des Burgraves. Le rôle de Guanhumara ayant été retiré à Mlle Maxime, on cherche à la remplacer. Après Mlle Fitz-James, c’est Mme Mélingue qui est finalement choisie.
- 14 et 15 févrierMariage de Léopoldine Hugo et Charles Vacquerie.
- 7 marsPremière des Burgraves à la Comédie-Française.
- PrintempsHugo fait la connaissance au printemps de la femme de lettres Léonie d’Aunet, épouse Biard, et débute avec elle une liaison au printemps, ou à l’automne, ou en mai 1844, qui ne sera révélée à Juliette Drouet qu’en 1851.
- 18 juillet-12 septembreVoyage en Espagne et dans les Pyrénées, interrompu par la nouvelle de la mort de Léopoldine Hugo, noyée dans la Seine, à Caudebec, près de Villequier, avec son mari Charles Vacquerie, le 4 septembre. Hugo l’apprend le 9, en lisant le journal, à Rochefort. Léopoldine a été enterrée le 6 septembre, à Villequier. Retour précipité à Paris.
