« 21 décembre 1842 » [source : BnF, Mss, NAF 16350, f. 307-308], transcr. Laurie Mézeret, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.11491, page consultée le 26 janvier 2026.
21 décembre [1842], mercredi matin, 11 h. ¾
Bonjour, mon Toto bien aimé. Bonjour mon Toto chéri, comment vas-tu ce matin ? Bien,
je l’espère, mon Toto adoré. C’est bien le moins parmi tant de choses qui t’occupent
et te fatiguent, que tu aies la santé. Je te recommande de prendre quelques
précautions contre ce vilain temps humide et de ne pas sortir sans parapluie.
J’ai reçu tout à l’heure une lettre de mon beau-frère qui m’annonce deux caisses pour
demain et peut-être même une perruche qui, dans tous les cas m’arrivera après-demain.
Cet empressement tout aimable me met, ou plutôt nous met
dans l’embarras pour le moment car, outre l’argent qu’il va falloir pour le transport
et pour la cage de cette nouvelle cocotte, il faudra que tu tâches d’avoir
l’exemplaire de tes œuvres pour le lui envoyer le plus tôta possible. Tout cela, je le répète,
arrive dans un mauvais moment1 par un bon sentiment et tu les prendras
ainsi, mon amour, sans t’impatienter et sans te contrarier, n’est-ce pas ? Je me suis
aperçue trop tard que j’avais pris la feuille de papier sur lesquels vous aviez
commencé à dessiner d’après nature votre cimier du marquis
de Bade2. Ia, ia, monsire,
matame, il est son arme au marquis de Bade. Je ne sais pas si mon dessinDessinb est aussi pur que le vôtre mais il a la prétention d’être aussi significatif,
il s’agit de l’ajuster sur le casque du premier marquis venu et tout le monde devinera
ces armes parlantes. Tu es bien gentil, mon Toto, d’avoir
défendu mon bien contre la rapacité de ce hideux Boulanger. Ce n’est fichtre pas moi qui lui donnerai un dessin de vous
pour quatre de lui. Je ne lui donnerais même pas le plus petit morceau des cornes
du
marquis de Bade pour tous ses tableaux réunis, y compris ceux du gouvernement dans
lequel figure Toto deuxième3 dans son grand costume de… la nature. Voilà
comme je suis moi et comme vous n’êtes pas, vous, ni les autres. C’est que je vous
aime, moi, comme jamais personne ne vous a aimé et ne vous aimera. Taisez-vous et
continuez à garder mes trésors avec fidélité et dévouement.
Juliette
1 La ligne suivante est barrée et donc impossible à retranscrire.
2 Possible allusion à l’origine allemande du beau-frère de Juliette, Louis Koch, né à Lahr, situé dans le grand-duché de Bade
3 François-Victor Hugo, fils de Victor Hugo. Dans l’album de notes et de dessins du voyage de 1840, désigné comme l’Album vert (voir la lettre du mardi soir 20 décembre 1842), Hugo dessine ou décrit les armoiries et l’armement des nobles de la région de la Forêt-Noire, parmi eux « le jeune margrave Jacob passant sous les futaies avec son morion ducal d’où sortaient deux cornes de cerf » (Massin, t. VI, p. 819). Ce détail reviendra sous la plume du voyageur qui, le 8 septembre 1865, observe le gisant du margrave de Bade « tenant à la main son morion bicorne ». Ce casque et sa particularité ne manquent pas de susciter une plaisanterie traditionnelle sur les maris trompés comme en témoignent l’allusion de Juliette et plus tard de manière explicite un poème daté du 10 septembre 1865 « Le marquis de Bade a deux cornes ; / Il en décore son blason. / Je désire peu que tu m’ornes / De cette parure, ô Suzon. » (T.L, VII, 15).
a « plutôt ».
b Juliette a fait les dessins ci-dessous dans le corps de sa lettre :

« 21 décembre 1842 » [source : BnF, Mss, NAF 16350, f. 309-310], transcr. Laurie Mézeret, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.11491, page consultée le 26 janvier 2026.
21 décembre [1842], mercredi soir, 7 h. ¼
Je t’écris à l’heure de ma pendule qui avance de trois quarts d’heure1 mon amour, ainsi que
tu le sais. Je ne veux pas que vous ayez votre ravissante petite figure grippée par
la
tristesse, je ne le veux pas, je ne le veux pas, entendez-vous, mon adoré. Votre chère
petite Didine sera la plus heureuse des
femmes2, c’est moi qui vous le
dis et vous savez que je ne mensa
jamais et que je sais l’avenir de tous ceux que j’aime. Ainsi, tranquillisez-vous,
je
vous dis que cette chère petite personne sera très heureuse. Je voudrais bien être
aussi sûre de l’avenir de ma pauvre péronnelleb3
et à ce sujet, je te demanderai avis ce soir pour lui écrire, à sa tante et à ses
cousins de Brest4 afin que
les lettres soient prêtes d’avance. Mais cette pédante de maîtresse ne m’ayant pas
encore répondu, je suis très embarrassée pour écrire à cette enfant. Tu me donneras
un
bon avis là-dessus que je suivrai à la lettre, sans calembourc comme je le fais toujours. Je ne
sais pas si tu penseras à m’apporter de l’argent mais si tu l’oubliais, je ne sais
pas
ce que je deviendrais demain avec le courrier. Suzanne qui vient d’acheter son deuil pour sa tante, n’en a plus que
très peu et je ne vois pas comment je pourrais demander crédit à la diligence. Au
surplus, je m’en fiche. L’argent sera toujours le cadet de mes soucis tant que tu
m’aimeras.
Vous aurez votre petit sac, mon cher bonhomme, et tout rempli d’amour
que je vous prierai de vider dans cotre cœur attendri que Mlle D.D.5 n’en saurait que faire. Je vous recommande de votre côté d’aller à la quête de
tous les petits livres, de toutes les images moyen-âge que
vous pourrez trouver dans les collections du bibliophile Toto6 et de la bibliomane D.D., sans oublier le petit reliquaire que je veux
voir et peut-être avoir si le
cœur m’en dit. Sur ce, baisez-moi et ne tardez pas à venir, je vous en prie, je vous
en prie.
Juliette
1 C’est manifestement un choix de Juliette Drouet (il s’agit parfois d’une heure ou d’une demi-heure), puisqu’elle le rappelle à de nombreuses reprises, et ce depuis plusieurs années (voir les lettres du 21 décembre 1840, 21 et 22 janvier, 22 et 27 mars et 14 août 1841 par exemple).
2 Il s’agit sans doute d’une référence au mariage de Léopoldine Hugo Celle-ci a obtenu l’accord de sa famille en juillet 1842 pour épouser Charles Vacquerie, ce qui a beaucoup attristé Hugo. Le mariage aura lieu en février 1843.
3 Juliette parle de sa fille Claire, alors en pension dans un établissement de Saint-Mandé.
4 Juliette désigne ici sa sœur, René-Françoise Gauvain, son époux Louis Koch,et leurs cinq enfants.
5 Graphie fantaisiste pour Dédé
6 René-Henry Drouet, fils de Victor Hugo.
a « ments ».
b « péronelle ».
c « calembourg ».
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.
son père adoptif, l’oncle René-Henry Drouet, meurt hospitalisé aux Invalides.>.
- 12 et 28 janvierLe Rhin.
- Août-octobreVillégiature à Saint-Prix.
- 23 novembreMort de René-Henry Drouet, l’oncle de Juliette, hospitalisé aux Invalides.
