17 novembre 1842

« 17 novembre 1842 » [source : BnF, Mss, NAF 16350, f. 227-228], transcr. Laurie Mézeret, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.11537, page consultée le 26 janvier 2026.

Bonjour mon Toto bien aimé, bonjour mon cher adoré. Comment vas-tu ce matin ? Moi je t’aime, voilà comment je vais. Je viens d’envoyer Suzanne au marché pour tâcher de savoir des nouvelles de mon pauvre père1. Je ne te demande pas de m’y mener aujourd’hui parce que je sais que tu as l’Académie, mais si tu le peux demain, mon cher petit homme chéri, je te serai bien reconnaissante. J’espère que ta lettre aura fait obtenir à ce pauvre père le seul soulagement qu’on puisse lui donner à présent, c’est-à-dire les soins de cette vieille mégère2. J’espère aussi qu’on m’en donnera des nouvelles ce soir, soit que Mme Lanvin vienne, soit que cette femme m’écrive. En attendant, je suis toujours bien tourmentée car l’état de souffrance de mon pauvre père se prolonge sans espoir qu’il en revienne jamais. C’est vraiment bien triste et bien douloureux à voir.
Parmi les choses tristes qui nous ont affaiblis cette année, il y en a une qui est devenue, et qui deviendra, de plus en plus une source de bonheur et de joie, c’est la santé de notre cher petit Toto3. Pauvre ange, je savais bien dans mon cœur qu’il ne pouvait pas mourir. Tu sais que je te l’ai toujours dit. Eh ! bien, je te dis aussi que ta chère petite Didine ne sera pas longtemps triste4. Ta famille doit être une famille bénie entre toutes et rien de véritablement malheureux ne peut lui arriver. Je vous aime Toto, mon adoré, je vous aime, entendez-vous ça ? Quand vous voudrez, je vous ferai l’opération en question avec la même RÉMUNÉRATION que vous auriez accordée à l’illustre Mme Chichi. Seulement, je vous en préviens encore, il faut venir pour ça de très bonne heure.
Cocotte est très folâtre ce matin, mais je ne m’y fie pas, je sais trop à quoi m’en tenir sur ces dehors trompeurs. Je garde mes doigts de toute séduction, c’est plus sage et moins chanceux. Tâchez, mon Toto chéri, de ne pas faire comme hier. J’ai besoin de vous voir, j’ai besoin de vous embrasser à l’envers et à l’endroit et sur toutes les coutures. Ne me faites pas tirer la langue jusqu’à 10 h. du soir.

Juliette


Notes

1 L’oncle de Juliette, René-Henry Drouet, est gravement malade et hospitalisé aux Invalides. Juliette, qui le chérit et s’appelle son père, a à cœur d’aller lui rendre visite régulièrement. Cependant, à cette période de leur vie, Juliette n’a le droit de sortir qu’en compagnie d’Hugo et attend donc qu’il la mène le voir.

2 Juliette désigne ici dame Godefroy, avec qui son oncle s’est mis en ménage dès 1816 et qui prend soin de lui durant la dernière partie de sa vie. Juliette a rencontré des difficultés avec elle et ne l’appelle par son nom que très rarement.

3 François-Victor Hugo a souffert pendant plusieurs mois d’une grave maladie.

4 Ce que Juliette ne peut savoir, c’est que Léopoldine mourra l’année suivante.


« 17 novembre 1842 » [source : BnF, Mss, NAF 16350, f. 229-230], transcr. Laurie Mézeret, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.11537, page consultée le 26 janvier 2026.

Je vous défends de vous moquer de moi dans les moments les plus sérieux, affreux Toto, ou vous verrez les horions1 qui pleuvront sur votre aimable carcasse. Je n’entends pas qu’on se fiche de moi dans les moments les plus hideux de ma vie, entendez-vous ça. Je viens d’écrire à votre bottier maintenant, ce ne sera pas ma faute si vous n’avez pas des petites beuttes délirantes. Je sais bien que je donne des verges pour me fouetter mais prenez garde que je ne vous le rende avec l’intérêt des intérêts. Vous êtes suffisamment averti, maintenant baisez-moi et marchez droit. Il n’y a pas plus de Ledon que dessus la main. Heureusement que ça m’est un peu égal puisque je suis sûre de ne pas sortir avec vous. Il fait bien froid et bien du vent aujourd’hui, on entend souffler ça dans la cheminée comme si on était sur la falaise. J’en suis fâchée pour ta perruque mais moi j’aime mieux ce temps-ci que le brouillard. Je trouve qu’il est plus sain et moins froid, voilà mon opinion. Vous irez sans nul doute à l’Académie, vieux sournois, quoique vous ayez eu l’air de la dédaigner tout à l’heure, mais je ne suis pas la dupe de ces faux semblants de mépris. Je sais que votre plus grand bonheur, votre plus grande joie, c’est d’aller faire le jeune homme parmi tous ces vieux podagres2. Taisez-vous et baisez-moi.

Juliette


Notes

1 Horion : coup violent.

2 Podagre : personne souffrant de goutte aux pieds.

Cette année-là…
?

Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.

son père adoptif, l’oncle René-Henry Drouet, meurt hospitalisé aux Invalides.>.

  • 12 et 28 janvierLe Rhin.
  • Août-octobreVillégiature à Saint-Prix.
  • 23 novembreMort de René-Henry Drouet, l’oncle de Juliette, hospitalisé aux Invalides.