« 5 novembre 1842 » [source : BnF, Mss, NAF 16350, f. 193-194], transcr. Laurie Mézeret, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.11442, page consultée le 24 janvier 2026.
5 novembre [1842], samedi matin, 9 h. ½
Bonjour mon cher bien-aimé, comment vas-tu ce matin, mon pauvre ange ? Je suis
tourmentée de te savoir si souffrant ; cette nuit je me suis réveillée d’heure en
heure avec cette pensée et espérant cependant que tu viendrais te reposer auprès de
moi et te faire dodinera1 par ta vieille Juju. Comme tu
n’es pas venu ma crainte est que tu ne sois plus malade. Je serai tourmentée et
malheureuse jusqu’à ce que je t’aie vu. Tâche que ce ne soit pas très longtempsb. J’espère que tu pourras me
conduire auprès de ce pauvre vieillard2 tantôt. Ce sera probablement la dernière fois et je voudrais
lui donner ce plaisir car je suis sûre que ce sera et pour lui et pour moi une espèce
de consolation. Je compte sur toi, mon amour chéri, à moins, ce que je n’ose prévoir,
que tu sois plus souffrant qu’hier. J’ai hâte de te voir, mon cher bien-aimé, comme
toujours mais avec un sentiment de crainte de plus.
Il est triste pour cette
pauvre petite Cocotte d’être arrivée dans un mauvais moment car toutes ces petites gentillesses sont
perdues. Elle est vraiment charmante et pleine de douceur et de tendresse mais j’ai
une peur de CHIEN que le CHAT n’en fasse un déjeuner au premier jour. D’abord avec
mon
système, il doit lui arriver malheur parce qu’elle est venue un VENDREDI, témoin ma
belle bouteille d’or que je regretterai toujours. Je crois que le plus sage serait
de
donner , ce serait une chance de plus de conserver Cocotte. Mais d’un autre côté,
ce
pauvre Fouyou est bien gentil et fait les délices de Suzanne. Gardons donc les deux petites bêtes et faisons bonne garde.
Voici le temps qui s’éclaircit un peu, cela te permettra peut-être de me conduire
sans
danger d’augmenter ton rhume. Je vais me lever et m’apprêter dans tous les cas. J’ai
ce mal de tête affreux, je ne sais pas comment je peux y tenir depuis hier. Plus je
vais et plus j’ai mal à la tête, voilà deux mois pendant lesquels je n’ai pas eu six
jours de bon. C’est vraiment bien ennuyeuxc. Je voudrais bien connaître un remède à cet affreux mal. Je
l’emploierai avec empressement. Je t’aime, toi, ne sois pas malade.
Juliette
1 Dodiner : bercer, choyer.
2 L’oncle de Juliette, René-Henry Drouet, est gravement malade. Juliette, qui le chérit et l’appelle son père, a à cœur d’aller lui rendre visite régulièrement.
a « daudiner ».
b « long-temps ».
c « ennuieux ».
« 5 novembre 1842 » [source : BnF, Mss, NAF 16350, f. 195-196], transcr. Laurie Mézeret, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.11442, page consultée le 24 janvier 2026.
5 novembre [1842], samedi soir, 8 h.
J’ai le cœur plein de tristesse et de sentiments ineffables pour toi, pour mon père
et pour Dieu. Je voudrais pleurer et prier et je sens que je t’aime par-dessus tout.
Je t’aime dans le bonheur, je t’aime dans la tristesse, à toute heure devant Dieu,
je
t’aime et je te bénis.
Tu comprends sans peine, mon cher adoré, combien cette
dernière marque de bonté paternelle de ce bon vieillard m’a touchée jusqu’au fond
de
l’âme. Si on pouvait prolonger sa vie aux dépens d’une partie de la mienne, je le ferais et tu me le
permettrais car tu sais tout ce qui est noble et généreux, c’est à dire tout ce qui
est probité et reconnaissance. À ce compte là, mon père aurait bien des années devant
lui. J’ai le cœur si plein, mon adoré, que rien n’en peut sortir, tout déborde dans
mon âme. Je ne trouve rien à dire. Je sens que mes mots n’exprimenta rien. Je souffre beaucoup de la
tête, je suis bien fatiguée de toute manière. Pardonne-moi, mon adoré, si ma lettre
se
ressent du trouve et de l’agitation dans laquelle je suis. J’ai hâte d’être à demain.
Je veux que ma fille reçoive la bénédiction de ce bon vieillard. Il me semble que
cela
la rendra meilleure et lui portera bonheur. Et puis, comme tu l’as pensé si sagement,
mon bien-aimé, peut-être a-t-il le besoin de voir sa propre fille1 et alors nous ferons tout ce qui dépendra de nous pour lui donner
cette dernière satisfaction. Je tremble que ce mauvais temps ne hâte ces derniers
moments. Je pense qu’il avait les mains bien froides tantôt. Mon Dieu, faîtes que
nous
le voyons encore une fois et je vous remercierai toute ma vie. Prends garde, mon
Victor bien aimé, de prendre l’humidité et du froid en venant. Enveloppe-toi bien
et
pense à moi et à ce que je deviendrais si tu étais malade. Je serais pleine de
crainte. Cette année a été si mauvaise pour nous depuis le commencement que j’ai peur
pour la fin. Hélas ! Une partie de mes craintes n’est déjà que trop justifiée. Aussi,
mon Toto, je t’en prie, prends soin de toi.
Juliette
1 Eugénie-Constance Drouet, cousine de Juliette.
a « n’exprime ».
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.
son père adoptif, l’oncle René-Henry Drouet, meurt hospitalisé aux Invalides.>.
- 12 et 28 janvierLe Rhin.
- Août-octobreVillégiature à Saint-Prix.
- 23 novembreMort de René-Henry Drouet, l’oncle de Juliette, hospitalisé aux Invalides.
