« 9 avril 1836 » [source : BnF, Mss, NAF 16326, f. 286-287], transcr. André Maget, rév. Guy Rosa, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.2153, page consultée le 24 janvier 2026.
9 avril [1836], samedi matin, 10 h.
Bonjour mon cher petit homme, comment que ça va ce matin ? Vous étiez bien fatigué
hier au soir et vous deviez encore travailler en rentrant chez vous. Pauvre cher bon
ange, dis-moi donc ce qu’il faut que je fasse pour t’empêcher de te tuer un peu tous
les jours comme tu le fais. Si tu avais voulu, je serais maintenant une grande ACTEUSE gagnant beaucoup d’argent et, vous, vous seriez un
petit coq en pâte ne travaillant plus que pour la GLOIRE. Vous voyez bien que c’est très mal à vous de m’avoir
rejetée du nombre des intelligences vivantes. Vous en êtes puni, et moi aussi. Car
je
vous aime et je souffre à vous voir vous fatiguer tous les jours hors de toute raison.
Oui, mon cher petit Toto chéri, je suis triste dans mon coin de ne pouvoir pas t’aider
dans cette longue et pénible tâche que tu t’es imposée si généreusement.
Bonjour
mon cher adoré. J’ai rêvé de toi, comme toujours, car mon amour ne sommeille jamais,
lui ; il va toujours son petit bonhomme de chemin pendant que la bête dort. Je suis sûre que si j’avais là en face de moi ta jolie petite
figure pour me voir, j’aurais toujours des rêves heureux et souriants tandis que j’en
ai toujours de tristes. Cela tient à ce que je suis trop seule, vois-tu ; et puis, moi, je ne suis pas comme les autres femmes. Je
t’aime autant présent qu’absent. J’ai besoin de ton image pour appuyer mon regard
quand tu n’y es pas.
« 9 avril 1836 » [source : BnF, Mss, NAF 16326, f. 288-289], transcr. André Maget, rév. Guy Rosa, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.2153, page consultée le 24 janvier 2026.
9 avril [1836], samedi soir, 8 h. ½
À peine vous ai-je eu quitté, mon cher bijou, que j’ai regretté d’avoir attristé
votre jolie petite figure avec un mot que je ne pense pas et
que je n’emploie jamais que quand je suis moi-même rageuse.
Je vous demande pardon, mon cher petit amant, vous êtes le plus noble et le plus
généreux des hommes, c’est bien vrai, et si vous n’êtes pas le plus amoureux, ce n’est
pas votre faute.
Savez-vous, mon cher adoré, ce qui me rend si juste à votre
égard ce soir ? c’est l’espoir ravissant que toute la soirée de
demain sera à moi sans partage. J’avoue que je fais très bien le brochet avec un pareil appât.
J’espère, mon cher petit pêcheur, que vous ne tirerez la ficelle que demain fort avant dans la nuit.
Pendant que
vous poussez votre CROU CROU CROU au théâtre Saint-Antoine, moi, je vous adore de
toutes mes forces et je voudrais pouvoir me fourrer dans votre cœur et sur vos yeux
pour vous empêcher de voir et de sentir la présence des jolies femmes qui seront à
cette représentation. Mais patience, j’aurai aussi ma BATAILLE DE TOULOUSE1, à moins que le guignon qui
vous favorise ne s’y oppose, auquel cas attendez-vous à voir votre pauvre Juju bien
chagrine et bien méchante.
J’oubliais de te dire, mon pauvre petit Toto, que j’ai fait l’insigne bêtise d’oublier
les deux livres de bougies dans le cabriolet ; l’honnête
homme de cocher ne me les a pas rapportées. Ainsi pour économiser 10 sous, je perds 4 f[Un mot illis.]ANGELO. Bravo, bravo, bravo. Cela me serait égal si ce n’était
pas la lumière de tes yeux et le sang de ton cœur que je perds dans ces bougies. Je
ne
suis pas heureuse, mon pauvre bien aimé, tu le vois, dans toutes les choses de la
vie
mais je t’aime, l’équilibre est suffisamment rétabli par mon amour.
1 La bataille de Toulouse ou un amour espagnol, drame en trois actes de Joseph Mery (ami de Hugo), est créé à la Porte-Saint-Antoine le 12 avril 1836. Les deux rôles féminins sont tenus par Mlle Fierville (rôle d’Isabelle Duhoussais) et Mlle Clémence (rôle de Juanita). À cette date, si Hugo se rend à la Porte-Saint-Antoine, c’est pour suivre les répétitions. La lettre suivante laisse à penser que Juliette est jalouse des deux jeunes actrices.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.
elle refuse un engagement à la Porte-Saint-Antoine. Hugo l’emmène en voyage en Normandie et en Bretagne, où elle revoit Fougères, sa ville natale.
- JanvierElle refuse un engagement au Théâtre de la Porte-Saint-Antoine.
- 8 marsElle emménage au 14 rue Sainte-Anastase.
- 23 marsHugo donne une mèche de ses cheveux à Juliette.
- 26 marsReprise d’Angelo tyran de Padoue à la Comédie-Française. Marie Dorval joue la Tisbe, Mlle Volnys joue Catarina.
- 15 juin-21 juilletVoyage avec Hugo en Normandie. Le 22 juin, étape à Fougères où elle n’était pas revenue depuis l’enfance.
- 14 novembreLa Esmeralda à l’Opéra (musique de Louise Bertin, fille de Bertin aîné, sur un livret de Hugo).
- 8 décembreMort en bas âge de son neveu Michel-Ernest Koch.
