« 16 novembre 1841 » [source : BnF, Mss, NAF 16347, f. 125-126], transcr. Gwenaëlle Sifferlen, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.8032, page consultée le 24 janvier 2026.
16 novembre [1841], mardi soir, 8 h. 10 m.
Je me suis bien bêtement laissée prendre par cet affreux rhume, n’est-ce pas, mon
Toto. Je ne sais vraiment plus où j’en ai et peu s’en faut
que je ne morde tout le monde comme mon aimable Jacquot pour me venger un peu de tout ce que je souffre. Il faut que ce
soit diablement fort pour m’avoir fait lâcher les deux fameuses feuilles. Et encore,
je serais plutôt crevéea à la peine
avant de les lâcher, si je ne les avais pas déjà lues une bonne petite fois à
l’avance1. Mais demain, pareille au phénix dont je suis l’image, je renaîtrai
de mon rhume de cerveau et je demanderai de la copie avec fureur. En attendant, je
suis toute blaireuse et toute inquiète des soins
minutieux et insidieux que vous avez apportésb dans votre toilette de ce soir. Pour un homme si pressé et si
occupé, vous êtes bien attiféc et
bien maniéré ce soir2. Ne croyez pas que je vous perds de vue, tout éclopéed et toute [illis.] que je suis, je
saurai bien vous rattrapere au
demi-cercle et vous flanquer une bonne volée d’amitié. Je vous dirai en outre que
je
n’ai plus qu’un mois et 13 jours3. C’est long mais ça vient, ça
vient d’autant plus sûrement que ça ne vient pas vite. Mais aussi, quels cris dans
la
rue Sainte-Anastase4, quelle joie chez la Juju le jour où la majestueuse boîte à
volets fera son entrée dans son taudis. Ce jour-là, il faudra plus qu’un bâton et
que
pelle pour MANGER à côté d’elle. Louis-Philippe lui-même ne sera pas son cousin5 et
Jacquot ne sera plus qu’un hideux goinfre et qu’un affreux cuistre. Voilà ce qui
arrivera dans UN MOIS ET 13 JOURS. Oh ! Dieu quellef horreur, je retardais par la plus inconcevable des
distractionsg mon bonheur D’UN
JOUR6. Je ris mais je souffre, je n’ai pas une
pauvre petite place de mon corps qui ne souffre et ne soit comme meurtrie. Décidément,
je suis très emmitoufléeh ce
soir.
J’ai envoyé chercher Jean Sbogar7 mais il est si sale et si puant que je ne sais pas si j’aurai le
courage de le lire. J’aimerais mieux lire Michelet si vous avez le temps de me
l’apporter, mais j’y compte peu vu l’état de somnambulisme dans lequel vous êtes.
Je vous aime Toto, je vous aime mon petit Toto et Jacquot lui-même n’y peut rien.
Maintenant, vous n’avez plus rien à craindre au monde, vous êtes sûr que rien
maintenant ne peut vous dégotter. Que n’en puis-je dire autant !!!!!!i
Juliette
1 Hugo est en pleine rédaction de la conclusion du Rhin. Juliette mentionne ici la partie XI qu’elle a lue la veille.
2 Juliette déplore et suspecte l’élégance jusqu’alors inusitée de Hugo, consécutive à son élection à l’Académie française.
3 Juliette parle d’une petite boîte à tiroirs qu’elle réclame depuis le début de l’année, et que Hugo a promis de lui offrir pour le nouvel an. Cela fait quelque temps qu’elle fait ainsi le décompte des jours qui la séparent encore de ce cadeau tant attendu qu’elle recevra finalement en avance le vendredi 19 novembre.
4 Juliette vit encore en 1841 au 14 rue Sainte-Anastase.
5 Popularisée en 1690, cette expression renvoie à l’image que représente la plénitude du bonheur : « Le roi n’est pas mon cousin ».
6 Juliette avait d’abord écrit « ET 14 JOURS » avant de corriger le chiffre par-dessus.
7 Jean Sbogar de Charles Nodier (1818), histoire d’un bandit illyrien mystérieux.
a « crever ».
b « apporté ».
c « attiffé »
d « écloppée ».
e « rattrapper ».
f « quel ».
g « distraction ».
h « emmitoufflée ».
i Il y a six points d’exclamation.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.
elle assiste à la réception de Hugo à l’Académie Française.
- 7 janvierÉlection à l’Académie française.
- 3 juinRéception à l’Académie française.
- Juillet-octobreVillégiature à Saint-Prix.
