« 29 mai 1840 » [source : BnF, Mss, NAF, 16342, f. 173-174], transcr. Chantal Brière, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.9015, page consultée le 24 janvier 2026.
29 mai [1840], vendredi soir, 6 h.
Oh ! viens que je te baise mon Toto, viens que je t’admire, viens que je
t’adore. Partout, et à toute occasion, tu es noble et doux, ravissant et
sublime, jamais ta divine nature ne se dément et tu es le plus adorable des
hommes. Je ne suis qu’une souillon à côté de toi, eh ! bien tu as pour moi les
égards, la patience, la douceur, le dévouement et la tendresse ineffable autant
que si j’étais ton égale. Vaa je
sens bien cela et mon cœur te garde une bien vive et bien sincère
reconnaissance sans parler de mon amour qui est au-dessus de tous les mots et
de tous les [plus ?] possibles. Pardonne-moi d’avoir été
méchante et ridicule tantôt. Je souffrais beaucoup de la tête et cela me rend
méchante et hargneuse comme un chien galeux. Permets-moi aussi, mon adoré, de
t’empêcher d’acheter cette marquise dans le cas où tu
en aurais la possibilité, je m’en passerais, et d’autant mieux que tu as été
mille fois bon et adorable à son sujet, et que tout le plaisir et le bonheur
sontb là et que je n’en veux
pas d’autre. Cela ne m’empêchera pas de faire couvrir mon ombrelle en parapluie tout de même cette année quitte à user de ta
galanterie l’année prochaine. C’est dit, je ne veux pas de marquise, la vicomtesse de Siguënza1 est au-dessus de ces
misères-là. Quelle soirée que celle d’hier, mon Toto, quel triomphe, quelles
acclamations et que de monde ! Il est vrai que jamais rien de plus beau, de
plus admirable et de plus sublime n’avait été entendu par des oreilles
humaines. Oh je retiens ma place pour lundi,
n’importe où ça m’est égal pourvu que j’entende, que j’applaudisse et que
j’adore le chef-d’œuvre et celui qui l’a fait. Je voudrais déjà y être d’abord
par ce que samedi soir et dimanche seront passés et
que ce sont toujours pour moi deux journées d’ombre, de froid et de chagrin que
je redoute presque àc l’égal
de la mort quoique je sache que cela doit être et qu’il faut que ce soit.
Lundi, donc, plus d’ombre, des rayons du bonheur et de l’amour2. Oh ! que je voudrais y être.
Je n’entends
toujours pas parler de Mme Krafft ni de son volume, peut-être
dédaigne-t-elle de se faire payer sa robe et nous méprise-t-elle assez pour
refuser nos [présents ?].
Imbéciled !!!!e Tant mieux je ne demande que ça ainsi elle ne
m’attrapef pas
beaucoup. Je fais préparer le dîner pour sept heures
précises sans trop oser compter sur ton exactitude mais seulement pour te
donner une marque de mon obéissance. Jour
Toto. Jour mon amour, je t’aime. Baisez-moi tout de suite. MIEURE que ça,
encore, toujours. Toujours.
Juliette
1 Le général Hugo aurait reçu du roi Joseph Bonaparte le titre de comte Hugo de Cogolludo y Sigüenza.
2 Jeu de mots avec le titre du recueil de Hugo qui vient de paraître Les Rayons et les ombres.
a « Vas ».
b « est ».
c « presqu’à ».
d « Imbécille ».
e Quatre points d’exclamation courent jusqu’au bout de la ligne.
f « m’attrappe ».
« 29 mai 1840 » [source : BnF, Mss, NAF, 16342, f. 175-176], transcr. Chantal Brière, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.9015, page consultée le 24 janvier 2026.
29 mai [1840], vendredi soir, 6 h. ½
Ceci est mon racquit1 d’hier. Je n’ai pas besoin de vous dire, mon Toto, que c’est une dette bien douce et bien agréable à acquitter car vous le savez aussi bien que moi si vous m’aimez un peu. Je n’ai pas besoin non plus de vous dire qu’il n’est pas 6 h. ½ puisque la pendule avance de près d’une heure. Mais ce qu’il faut que je vous dise c’est que je vous aime, que je vous aime et que je vous aime. J’ai beau le dire en paroles, en écritures, en pensées, en cœur et en âme, je ne m’en lasse pas au contraire. Je vous adore mon cher petit homme. Je ne sais pas pourquoi j’ai une frayeur intérieure que ce ne soit aujourd’hui, ce soir, ton départ pour la campagne2 ? Depuis que cette idée s’est emparée de moi, je suis triste et mouzonne au-delà de ma volonté et de mes forces. Je donnerais bien mon petit doigt pour m’être trompée et pour finir cette journée comme nous l’avons commencée. Enfin je verrai cela tantôt. Jusque-là je vais avoir le mal de la peur jusqu’à ce que j’aie le mal lui-même. En attendant je vais couper tout à l’heure le livre de GRANIER, je ne te promets pas de le lire, par exemple, surtout tout de suite, plus tard je ne dis pas. Après je travaillerai à ma chemise. J’aimerais mieux ne rien faire et sortir avec toi ou seulement te regarder et baiser tes beaux cheveux. Vous n’aviez pas assez admiré le portrait que j’en ai fait. Portrait, non flatté, mais doublement admirable en ce qu’il était vrai COMME LA NATURE. Je commence à m’apercevoira que le talent ne s’accommode pas d’une modestie exagérée et je ferai mon éloge moi-même puisque vous êtes assez ingrat pour l’oublier. Baisez-moi et taisez-vous. Votre dîner sera prêt tout à l’heure, tâchez de venir le manger ou craignez ma fureur. Nous aurons probablement la pratique de la petite Besancenot, le civet à deux pattes de mon logis. Je ne lui conseille pas de venir montrer SES MOUSTACHES si je dîne seule car je ne serai rien moins que gentille si vous me laissez dîner solitaire après avoir fait faire des provisions et tant recommandé le dîner. Tu viendras n’est-ce pas mon amour, si tu savais combien je t’attends et comme je t’adore.
Juliette
1 Racquit : Acquittement, paiement.
2 La famille Hugo s’est installée au château de la Terrasse à Saint-Prix pour la saison d’été.
a « m’apercevoir ».
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.
ils voyagent sur les bords du Rhin.
- JanvierHugo devient président de la Société des Gens de Lettres.
- MaiLes Rayons et les ombres.
- Mai-aoûtVillégiature à Saint-Prix.
- 11 juinSa sœur Renée épouse Louis Koch (né en 1801).
- 29 août-1er novembreVoyage sur les bords du Rhin et dans la vallée du Neckar.
