« 20 octobre 1837 » [source : BnF, Mss, NAF 16331, f. 291-292], transcr. Sylviane Robardey-Eppstein, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.7539, page consultée le 25 janvier 2026.
20 octobre [1837], vendredi midi ¾
Mon cher petit homme, je ne sais pas à quel propos vous me faites une cachoterie de
l’absence de votre femme. Vous avez sans doute une raison pour cela. Je suis fâchée
que malgré mon respect pour votre volonté j’aie découvert ce fait. Je ne l’ai appris
de personne ni demandé à personne. Je l’ai deviné voilà tout. Maintenant je ferai
semblant de l’ignorer puisque vous paraissez le vouloir. Jour mon petit o. Jour mon gros To. Je t’aime plus que jamais. Soupes-tu avec moi ?
ou vas-tu à la campagne aujourd’hui ? Voilà encore ce que tu te feras un scrupule
de
me dire. Dans tous les cas tu auras une tasse de bouillon froid et du bouilli1 aux
pommes de terre. C’est assez pour un homme aussi discret que toi. Hier j’ai été privée
de t’écrire par la présence de ce stupide D2. Aujourd’hui je prends ma revanche comme tu vois. Je t’écris
sur mon plus grand papier avec ma meilleure plume et de mon plus beau STYLE PHAME !
Il me semble qu’il fait en ce moment un
bien beau temps pour faire notre petite excursion dans la vallée de Bièvre. Si vous
n’en profitez pas, le froid et la pluie nous en empêcheront bientôt et alors nous
regretterons inutilement de n’avoir pas profité de ces derniers beaux jours. Je vous
aime mon petit Toto chéri. C’est bien vrai et bien doux en même temps. Je voudrais
que
vous m’aimassiez sinona autant, du
moins la moitié et je serais bien fière, bien tranquille et bien heureuse. M’aimes-tu,
dis ?
Je suis sûre que tu n’as plus à faire dans ce moment-ci. Si je ne
craignais pas de te contrarier, j’irais m’en assurer seulement pour savoir si mon
pressentiment magnétique ne me trompe pas. Mais avant de satisfaire ma curiosité je
préfère ne pas vous déplaire. Je reste donc chez moi, attendant qu’il vous plaise
de
venir me baiser sur le front, et de me faire un tas de
menteries de l’air le plus candide du monde. Je vous aime.
Juliette
1 Substantif masculin synonyme de « viande bouillie ».
2 Il peut s’agir de Démousseau. Juliette n’aime pas les hommes de loi.
a « si non ».
« 20 octobre 1837 » [source : BnF, Mss, NAF 16331, f. 293-294], transcr. Sylviane Robardey-Eppstein , in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.7539, page consultée le 25 janvier 2026.
20 octobre [1837], vendredi soir, 6 h. ⅓
Cher petit homme adoré, vous étiez bien beau ce soir, pour un simple vagabond que
vous aviez la prétention d’être. Prenez garde que je n’envoie MON MAGNÉTISME en quête
de vous et de vos actions. Vous savez que rien n’est plus infaillible. Aussi je m’en
rapporterai à tout ce qu’il aura vu ou entendu. Je vous le répète, prenez garde. Ma
vengeance serait terrible d’abord. Rita1 à la [Dessina] ne serait qu’un mouton du Berri en comparaison de moi.
Je ne me suis pas encore débarbouillée. Je vis dans ma crasse et dans MA
LIBERTÉ, ce qui fait de moi la plus hideuse chrétienne qui soit sous le soleil. Je
n’en ai que plus la prétention d’être aimée et adorée, pourquoi pas ? La croûte de
crasse dont je suis enduite ne doit pas être un obstacle aussi pointu [Dessinb] que l’est le vôtre.
J’ai beaucoup de peine à
comprendre toute la portée de mes fines plaisanteries mais je ne doute pas qu’elles
ne
soient des plus salées qu’il y ait.
Jour mon To,
jour mon gros to. Je vous organise un petit souper à tout événement et si vous ne
venez pas le manger je serai plus furieuse que la lionne du
désert après six semaines de ventre creux. Quand je vous dis que j’ai beaucoup
d’esprit, je crois que je ne me flatte pas et la phrase au-dessus n’en laisse aucun
doute. Je t’aime mon cher petit homme. Si ce n’est pas nouveau c’est du moins bien
vrai et bien senti. Je t’aime. Je t’adore.
Juliette
1 Allusion au personnage de Rita l’Espagnole dans le drame homonyme en quatre actes par MM. Desnoyer, Bouté et Chabot de Bouin, représenté pour la première fois le 17 octobre 1837 au Théâtre de la Porte-Saint-Martin. La pièce est une adaptation du roman La Vigie de Koat-Ven (1833) d’Eugène Sue. Trompée par son amant, l’héroïne élabore une vengeance atroce contre lui, vengeance qui échoue cependant.
a Il est difficile de déterminer
ce que représente le dessin fourni par Juliette. Il pourrait s’agir d’une sorte de
houppe, ce qui fournirait un jeu de mots entre Rita et Riquet à la houppe.

b Après le mot « pointu »,
Juliette semble avoir inséré un signe représentant une pointe.

Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.
ils voyagent en Belgique, où elle prend le train pour la première fois.
- 20 févrierMort d’Eugène, frère de Victor Hugo, à Charenton.
- 26 juinLes Voix intérieures.
- 3 juilletPromu officier de la Légion d’Honneur.
- 14 août-14 septembreVoyage avec Hugo en Belgique et dans le nord de la France.
