« 17 septembre 1852 » [source : BnF, Mss, NAF 16371, f. 333-334], transcr. Bénédicte Duthion, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.8641, page consultée le 25 janvier 2026.
Jersey, 17 septembre 1852, vendredi matin, 8 h.
Bonjour mon cher petit Toto, bonjour mon ineffable bien-aimé, bonjour. Je te supplie
de ne pas venir ce matin tant que la pluie durera car la joie de te voir serait
troublée par l’inquiétude de te savoir exposé à un rhume imminent ou, tout au moins,
à
la petite maladie d’entrailles qui court dans le pays et dont tu as vu déjà l’effet
sur ta famille. Mon bonheur se compose par-dessus tout de ta santé. Aussi, mon petit
bien-aimé, loin de te pousser à une imprudence, je te supplie au contraire de rester
bien enfermé chez toi. Cela est d’autant plus facile que c’est l’heure de la pleine
mer et que les baigneuses sont occupées ailleurs.
Je viens de descendre tout à
l’heure, près du propriétaire, pour savoir au juste ce qui s’est passé hier à
l’arrivée du bateau de Rose à la douane
française, ce que Suzanne m’avait raconté ce
matin avec ses coq-à-l’ânea
habituels. Il paraît malheureusement certain qu’un pauvre français a été pris passant
trois exemplaires de Napoléon le Petit et qu’on l’a arrêté.
Mon vieux matelot ajoute que cela a fait une grande émotion parmi les passagers. Car
il y va, dit-il, de cinq ans de prison. Si cela est c’est affreux. Mon Dieu, pourvu
que ce ne soit pas un père de famille ou quelqu’un que tu connaisses et qui t’aime
particulièrement. Le malheur serait toujours bien grand mais il entrerait moins au
vif
de ton cœur. Quel brigand que ce Bonaparte1 et quelles viles canailles que ces fêlés douaniers. Vraiment on
n’ose pas penser aux terribles représailles que ces misérables s’attirent chaque jour
et qu’on ne pourra pas empêcher. Tout cela est triste et te fait encore plus grand,
plus vénérable et plus adoré par moi, si c’est possible.
Juliette
1 Louis-Napoléon Bonaparte.
a « coqs à l’âne » .
« 17 septembre 1852 » [source : BnF, Mss, NAF 16371, f. 335-336], transcr. Bénédicte Duthion, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.8641, page consultée le 25 janvier 2026.
Jersey, 17 septembre 1852, vendredi matin, 10 h. ½
Je pense à toi avec tendresse, avec amour, avec bonheur, mon Victor bien-aimé, et
je
te remercie du fond du cœur de ne pas venir tant que durera cette vilaine pluie
froide. Dans la journée quand on a bien déjeuné on est moins soumis à l’influence
humide du matin. Aussi j’attendrai sans impatience jusque-là en te bénissant et
t’adorant de toute mon âme. Il paraît que le Wellington1 a fait comme le
petit Bouzenot2, seulement il y a
mis le temps. Puisse son exemple être bientôt suivi par cet infâme gredin de Louis
Bonaparte. Voilà mon oraison funèbre pour cette grande gloire britannique et mon vœu
pour cette grande honte française.
Tout cela n’empêche pas un pauvre honnête
homme d’être victime de son patriotisme. Sais-tu qui c’est ? M. Rose a dû te donner quelques renseignements à ce
sujet car il paraît que c’était l’entretien du port hier au soir. Du reste mon petit
homme, ne te figure pas que j’ai pris ces informations à brûle-pourpoint et
maladroitement, bien loin de là. Je suis descendue à la cuisine sous prétexte de me
faire changer un des billets de banque et savoir quand arriverait le charbon et c’est
en poussant la conversation que j’ai su ce qui m’intéressait le plus directement.
Ce
que j’ai remarqué chemin faisant et malgré la réserve et la froideur naturelle du
bonhomme c’est la profonde indignation que les gens de sa classe éprouvent contre
le
féroce despotisme de Bonaparte. Je t’avoue que malgré ma sympathie bien connue pour
le
personnage, je n’ai pas essayé de modifier son opinion. C’est une faiblesse j’en
conviens, mais je m’y laisse aller avec charme. Et puis je t’aime et je te souris
à
travers la froide brume qui nous sépare.
Juliette
1 Allusion au duc de Wellington, le vainqueur de Napoléon à Waterloo ?
2 Bouzenot : à élucider.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.
elle accompagne Hugo en exil, en Belgique d’abord, à Jersey ensuite.
- 5 janvierHugo s’installe au 16 de la Grand’Place à Bruxelles. Juliette habite chez ses amis Luthereau, galerie des Princes, 11 bis passage Saint-Hubert.
- 1er févrierHugo s’installe au 27 de la Grand’Place.
Charles, puis François Victor, rejoignent leur père. - 19 avrilMenacé d’expulsion, Hugo prend la décision de s’exiler à Jersey.
- 8-9 juinVente du mobilier parisien de Hugo.
- 31 juilletLa femme de Hugo, sa fille et Auguste Vacquerie arrivent à Jersey.
- 1er aoûtEmbarquement à Anvers de Hugo, son fils Charles et Juliette Drouet, pour Jersey, via Londres.
- 5 aoûtNapoléon-le-Petit publié à Bruxelles. Hugo, accompagné de son fils Charles et de Juliette, arrive en exil à Jersey.
- 5 aoûtJuliette Drouet loge à l’hôtel du Commerce, puis à Nelson Hall, puis à l’Inn Richland, au Hâvre-des-Pas.
- 16 aoûtHugo s’installe à Marine-Terrace avec les siens.
