« 25 mai 1852 » [source : BnF, Mss, NAF 16371, f. 71-72], transcr. Bénédicte Duthion, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.8706, page consultée le 27 janvier 2026.
Bruxelles, 25 mai 1852, mardi matin, 7 h.
Bonjour mon grand petit homme, bonjour, mon trop aimé, bonjour. Je ne t’espérais pas hier au soir et pourtant je me suis couchée avec la même surprise douloureuse que si tu m’avais manqué de parole. Cela tient à ce que je ne peux pas me passer de te voir. Ton absence pèse sur mon cœur et l’oppresse comme le ferait le plus affreux malheur. Ce n’est pas de ma faute, cela ne m’empêche pas, mon doux adoré, de trouver que tu as bien fait de rester toute la soirée en famille. Je me trouverais misérable et odieuse à mes propres yeux si je sentais autrement. Aussi, mon bon petit homme, ne t’inquiète pas de mes tristesses que rien ne saurait empêcher loin de toi et sois bienheureux et rend bien heureuse la noble femme qui porte si dignement, si héroïquement ton grand nom. Je comprends du reste qu’elle n’ait besoin d’aucun appoint d’excursion et de distraction au bonheur d’être réunis à toi et à son fils1. Tout ce qui n’est pas vous exclusivement doit lui paraître importun et ennuyeuxa. À sa place, je sais que je n’oserais pas me bouger de peur de perdre un atome de ce bonheur si longtemps attendu et si chèrement acheté. Mais je m’occupe de ce qui ne me regarde pas… Si, cela me regarde, car mon cœur participe à vos joies comme il partage toutes vos douleurs, comme il s’associe à tout ce qui vous intéresse. Je me suis donnée entièrement à toi, mon adoré, c’est bien le moins que tu me laissesb prendre une petite part de ta vie. Tu es trop juste pour m’en empêcher. Aussi, je me permets de regarder avec les yeux de l’âme dans toutes vos saintes joies de famille.
Juliette
1 Mme Hugo fait un second voyage à Bruxelles du 24 au 26 mai pour arrêter avec son mari les dispositions à prendre concernant la vente du mobilier de l’appartement de la rue de la Tour-d’Auvergne.
a « ennuieux ».
b « laisse ».
« 25 mai 1852 » [source : BnF, Mss, NAF 16371, f. 73-74], transcr. Bénédicte Duthion, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.8706, page consultée le 27 janvier 2026.
Bruxelles, 25 mai 1852, mardi matin, 11 h.
Je fais bonne contenance, mon bien-aimé, et j’attends aussi vaillamment que je le
peux le moment où tu pourras venir m’embrasser. Le diable n’y perd peut-être rien,
mais je m’en fiche puisque cela ne m’empêche pas jusqu’à présent de bénir le moment
qui t’a réuni à ta chère famille.
J’ai pris hier le renseignement pour
l’emballage du bassin en cuivre. On ne connait personne de plus adroit que le
tapissier de Mme W.1, lequel travaille justement chez elle dans ce moment-ci.
Si tu te décides à l’envoyer à Paris tu pourras t’entendre avec le susdit tapissier
à
ce sujet.
Mais, mon Dieu, quel sacrifice que celui que tu projettes ! Est-il
donc tout à fait impossible de mettre tout ce précieux mobilier à l’abri ? Il me
semble qu’il doit y avoir plus d’un moyen et pourtant puisque vous vous décidez à
ce
dernier sacrifice c’est que vous avez reconnu qu’il est tout à fait nécessaire2. Quant à
moi, mon adoré bien aimé, je n’ai pas besoin de te dire que tu peux disposer du mien
comme tu l’entendras. Je ne me reconnais pas le droit de garder mes reliques lorsque
vous vous défaites des vôtres, à moins que ce ne soit pour vous les donner. Aussi,
mon
Victor, décide selon tes vues de mes pauvres bibelots qui ont vu toutes mes douleurs
et toutes mes joies. Si tu penses que tu doives les conserver, tu peux en faire le
capharnaüm de tout ce que tu voudras garder et que les Lanvin se feront un honneur et bonheur de conserver soigneusement. J’ai
si peu de temps à te voir quand tu viens, que je t’écris tout cela à la hâte pour
que
tu prennes ton parti à ce sujet pendant que ta femme est encore là. Je te donne carte
blanche car tout ce qui est à moi est à toi. Je te donne tout et moi avec. Prends
le
marché.
Juliette
1 Vraisemblablement Mme Wilmen.
2 Adèle a rejoint Victor Hugo à Bruxelles afin de mettre au point les derniers détails de la vente du mobilier de leur domicile parisien. Celle-ci a lieu le 7 juin 1852 et Théophile Gautier publie dans le journal La Presseun article dans lequel il souligne qu’il est encore plus pénible d’assister à la vente du « mobilier d’un homme vivant, surtout quand cet homme se nomme Victor Hugo, c’est à dire le plus grand poète de la France, maintenant en exil comme Dante » qu’à une vente après-décès. Il poursuit par une évocation de son amitié pour Hugo, puis par la description précise du mobilier, du décor et de l’agencement intérieur de la dernière demeure avant l’exil située 37 rue de La Tour-d’Auvergne et conclut : « tout ce mobilier domestique va être démembré et vendu hémistiche par hémistiche, nous voulons dire fauteuil par fauteuil, rideau par rideau. Espérons que les nombreux admirateurs du poète s’empresseront à cette triste vente qu’ils auraient dû empêcher, en achetant par souscription le mobilier et la maison qui la renferme, pour les rendre plus tard à leur maître ou à la France s’il ne doit pas revenir. En tout cas qu’ils songent que ce ne sont pas des meubles qu’ils achètent mais des reliques. » (Massin CFL, t. VIII, p. 1144)
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.
elle accompagne Hugo en exil, en Belgique d’abord, à Jersey ensuite.
- 5 janvierHugo s’installe au 16 de la Grand’Place à Bruxelles. Juliette habite chez ses amis Luthereau, galerie des Princes, 11 bis passage Saint-Hubert.
- 1er févrierHugo s’installe au 27 de la Grand’Place.
Charles, puis François Victor, rejoignent leur père. - 19 avrilMenacé d’expulsion, Hugo prend la décision de s’exiler à Jersey.
- 8-9 juinVente du mobilier parisien de Hugo.
- 31 juilletLa femme de Hugo, sa fille et Auguste Vacquerie arrivent à Jersey.
- 1er aoûtEmbarquement à Anvers de Hugo, son fils Charles et Juliette Drouet, pour Jersey, via Londres.
- 5 aoûtNapoléon-le-Petit publié à Bruxelles. Hugo, accompagné de son fils Charles et de Juliette, arrive en exil à Jersey.
- 5 aoûtJuliette Drouet loge à l’hôtel du Commerce, puis à Nelson Hall, puis à l’Inn Richland, au Hâvre-des-Pas.
- 16 aoûtHugo s’installe à Marine-Terrace avec les siens.
