« 5 février 1854 » [source : BnF, Mss, NAF 16375, f. 57-58 ], transcr. Bénédicte Duthion, rév. Chantal Brière, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.2425, page consultée le 02 mai 2026.
Jersey, 5 février 1854, dimanche après-midi, 3 h. ½
Sans reproche, mon cher petit homme, tu me dois un bon et bien grand rabibochage pour
tout ce long hiver pendant lequel je t’ai à peine vu, et encore était-ce pendant que
tu travaillais. Ma raison me dit bien que cela doit être ainsi maintenant et que tu
ne
peux pas être ni faire autrement. Mais mon cœur ne tient aucun compte de toutes ces
maussades nécessités-là et continue d’avoir ses exigencesa comme si de rien n’était depuis
vingt et un ans qu’il t’adore. Qu’est-ce que j’y peux faire, moi, si ce n’est de t’en
avertir et de me laver les mains du reste ? C’est ce que je fais sans en éprouver
un
bien vif plaisir. En attendant pire, je continue de vous attendre comme une vieille
Juju d’habitude que je suis, et je vous aime à toute vapeur.
J’ai eu hier la
visite des époux Collet, mais soit effet
des remontrances du mari et de mon excessive réserve à l’endroit de mes spiritueux
voisins, il n’en n’a pas été plus question que s’ils n’existaient pas. À tout prendre
j’aime mieux cela. Il ne me convient pas d’entrer dans les papotages d’hommes saouls
et de respirer la médisance d’ivrognes. Aussi, notre conversation a-t-elle été tout
ce
qu’on peut imaginer de plus insignifiant. Ils sont venus à neuf heures et repartis
à
10 h. ½. C’est long pour des gens qui ne mâchent que de la filasse en guise de
[pois chaud ?]. Le seul avantage que j’y trouve, c’est de pouvoir
établir une sorte d’étiage entre ma stupidité et la leur et de profiter de ce
critérium pour savoir au juste à quoi m’en tenir sur l’envahissement progressif de
l’ineptie. Encore quelques millimètres et la submersion sera complète. Quel bonheur !
D’ici-là, j’abuserai de mon esprit pour vous dire des bêtises à deux sous l’heure
ou
le tas. Je crois du reste que je vous ai donné la bonne mesure aujourd’hui et j’y
ajoute par-dessus le marché tout mon cœur et toute mon âme.
Juliette
a « exigeance ».
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.
elle déménage deux fois, à Plaisance-Terrace, puis au Hâvre-des-Pas.
- JanvierHugo milite pour empêcher l’exécution à Guernesey de l’assassin Tapner, en vain.
- 14 janvierHugo fait répéter Mlle Grave, qui interprètera le rôle de la Reine dans le Ruy Blas qui va être donné à Jersey. Juliette est jalouse.
- 16 janvierReprésentation de Ruy Blas à Jersey.
- 10 févrierExécution de Tapner.
- 11 févrierHugo écrit une lettre à Lord Palmerston pour protester contre l’exécution de Tapner.
- 28 aoûtHugo fait une excursion à Serk.
- Entre le 2 et le 8 octobreJuliette s’installe à Plaisance-Terrace.
- Entre le 12 et le 14 décembreJuliette déménage à la Maison du Heaume, au Hâvre-des-Pas.
