14 juillet 1852

« 14 juillet 1852 » [source : Collection particulière], in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.8581, page consultée le 06 août 2026.

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Bonjour, mon pauvre doux bien aimé, bonjour avec tout mon cœur et toute mon âme, bonjour. [illis.] outre la perte matérielle qui est immense pour nous, surtout dans ce moment ci, il y a la perte morale, la confiance, l’estime que rien ne peut remplacer. [illis.] Pardon, mon pauvre bien aimé, de t’entretenir encore de cette chose triste à tous les points de vue mais il m’est impossible de penser à autre chose. La douleur, la résignation et ton courage sont autant de regrets qui m’entrent dans le cœur et le font saigner. Pauvre, pauvre grand adoré, c’est presque un remords pour moi de penser que ce surcroît d’embarras t’arrive à mon occasion aussi mon chagrin se ressent de cette fausse position et s’en accroît d’autant1. Pardon encore une fois, mon généreux et ineffable bien aimé, pardon de ma douloureuse susceptibilité, pardon de t’aimer trop. Je te souris, je ne pleure plus. Je t’aime et je me résigne à mon tour à ma mauvaise chance.

Cher adoré est-ce que tu as pu dormir cette nuit, malgré la chaleur et tout ce que tu avais bu de bière et d’eau ? Quant à moi je n’ai pas fermé l’œil et j’ai passé mon temps de minuit à 6 h. du matin à changer de chemise. Aussi ce matin je suis un peu fatiguée mais cela se dissipe dans la journée. D’ici là je vais finir de copier ce que tu m’as donné et puis je t’attendrai et puis je serai bien heureuse malgré tout si tu viens de bonne heure.

Juliette


Notes

1 On ne sait exactement ce qui chagrine Juliette. Est-ce la perspective du départ en bateau pour Jersey, ensemble ou séparés ?


« 14 juillet 1852 » [source : BnF, Mss, NAF 16371, f. 163-164], transcr. Bénédicte Duthion, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.8581, page consultée le 06 août 2026.

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Je viens de finir la copie1, mon bien aimé, je m’y étais mise d’arrache plume à 6 h. ½ Exceptés la plus sommaire toilette et l’heure du déjeuner, je n’ai pas pris le temps de me gratter le bout du nez tant je tenais à l’honneur que tu n’attends pas après moi. Maintenant que je suis au large j’en profite pour te griffouiller quelques bonnes tendresses que tu prendras sans trop regarder car je suis un peu fatiguée et j’ai de plus un petit sentiment d’hypocondrie que j’attribue à l’état de ma santé. Cela ne m’empêche pas pourtant de sourire au bonhomme de Péronne2 et au projet de Waterloo bien que je rencontre une résistance menaçante de la part des sociétaires qui trouvent fort dur de nous faire manger à nous seuls la poule sans queue sous forme de voiture et de villégiature historique. Quant à moi je ferai ou ne ferai pas ce que tu voudras, me souciant comme de la bourrique à Robespierre3 de l’opinion et du plaisir des autres. Je suis même assez bien préparée pour me passer de mon propre bonheur. Ainsi quoi qu’il arrive j’accepte d’avance toutes les combinaisons, depuis la plus ébouriffante jusqu’à la plus mythifiante, je suis armée en guerre pour les deux cas. La dernière décision de ta femme remet le voyage de Jersey encore une fois sur l’eau. Le feras tu avec Charles, le feras tu sans Charles, le feras tu même ? Voilà la question. Question que je n’ai pas pu te poser tant tu es occupé et préoccupé. Si tu as un moment ce soir ou demain je me hasarderai à t’en toucher un mot et puis, mon cher petit homme, sois sûr que rien n’est plus loin de ma pensée que de te contrarier en quoique ce soit surtout lorsqu’il s’agit de ton repos, de ta dignité et de ta gloire dont je suis aussi jalouse que de ton amour. Le peu d’habitude que j’ai de t’avoir chez moi le matin pendant le va et vient du ménage fait que j’ai manqué de présence d’esprit. Mais l’austérité de ma vie et l’ombre dans laquelle je me tiens ne prêtant pas aux cancans et je crois que de ce côté-là tu n’as rien à craindre même des plus malveillants. Mais cela ne m’empêchera pas à l’avenir d’être plus circonspecte et plus polie. En attendant je t’adore.

Juliette


Notes

1 Copie du manuscrit de Napoléon le Petit.

2 Le 25 mai 1846, Louis-Napoléon Bonaparte s’était évadé du fort de Ham, près de Péronne, où il était emprisonné depuis six ans.

3 « La bourrique à Robespierre : Surnom donné par le peuple au général Hanriot, personnage incapable, souvent ivre, mais obéissant fidèlement au Comité de Salut public et à Robespierre. » (CNRTL).

Cette année-là…
?

Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.

elle accompagne Hugo en exil, en Belgique d’abord, à Jersey ensuite.

  • 5 janvierHugo s’installe au 16 de la Grand’Place à Bruxelles. Juliette habite chez ses amis Luthereau, galerie des Princes, 11 bis passage Saint-Hubert.
  • 1er févrierHugo s’installe au 27 de la Grand’Place.
    Charles, puis François Victor, rejoignent leur père.
  • 19 avrilMenacé d’expulsion, Hugo prend la décision de s’exiler à Jersey.
  • 8-9 juinVente du mobilier parisien de Hugo.
  • 31 juilletLa femme de Hugo, sa fille et Auguste Vacquerie arrivent à Jersey.
  • 1er aoûtEmbarquement à Anvers de Hugo, son fils Charles et Juliette Drouet, pour Jersey, via Londres.
  • 5 aoûtNapoléon-le-Petit publié à Bruxelles. Hugo, accompagné de son fils Charles et de Juliette, arrive en exil à Jersey.
  • 5 aoûtJuliette Drouet loge à l’hôtel du Commerce, puis à Nelson Hall, puis à l’Inn Richland, au Hâvre-des-Pas.
  • 16 aoûtHugo s’installe à Marine-Terrace avec les siens.