« 24 décembre 1846 » [source : BnF, Mss, NAF 16364, f. 283-284], transcr. Gwenaëlle Sifferlen, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.1569, page consultée le 05 mai 2026.
24 décembre [1846], jeudi soir, 8 h. ½
Je t’écris de mon lit, mon petit Toto adoré, en te priant de ne plus grogner puisque tu vois que je suis très obéissante.
Aujourd’hui je me suis un peu fatiguée sans cependant m’être tenue longtemps debout.
Cela tient évidemment à mon indisposition plutôt qu’à ce que j’ai fait aujourd’hui.
Demain je serai immobile si je peux. D’un autre côté je redoute plus que je n’ose
te
le dire l’ennui qui me viendrait de l’inaction. Je ne supporte mon isolement qu’à
force d’une sorte d’activité de mouvement1. J’ai toujours été un peu
de la nature des bêtes fauves, il faut que je m’agite sans cesse dans ma cage. Je
t’écris avec la lumière à ma droite, ce qui me fait une sorte d’ombre chinoise tout
à
fait agaçante qui me fait dévier à chaque ligne comme si j’avais trop bu, ce qui n’est pas vrai pour ce soir. Les autres jours je ne
dis pas, la Juju est faible et la boisson n’est pas désagréable. Voime, voime, mais pour ce soir ce n’est vraiment pas
le cas.
J’ai oublié de te dire que j’avais eu tantôt la visite de l’intéressante
Mlle Féau.
Tout le temps qu’elle est restée auprès de moi, je n’étais occupée que de la pensée
de
la voir en aller pour qu’elle ne se rencontre pas avec toi parce que je sais combien
elle t’est désagréable. Heureusement mes vœux ont été exaucés. Je ne peux pas te dire
à quel point c’est gênant d’écrire avec cette fausse lumière. Cette incertitude de
ce
qu’on fait rejaillit sur l’esprit et y fait la même ombre que ma main sur le papier,
ce qui rend la chose doublement asticotante. Pour un peu je me lèverais pour achever
mon gribouillis à l’endroit. Voilà ce dont je suis très capable malgré mes infirmités
et mes maladies. À propos j’ai là une lettre de Mme Luthereau venue par la petite
poste. J’ai la discrétion de ne pas l’ouvrir avant votre
permission. On n’est pas mieux élevée que cette Juju là, comme vous voyez. Que je
vous
voie grogner encore et vous aurez affaire à moi. Je n’ai pas besoin que vous alliez
sur mes brisées. J’entends et je prétends conserver à moi seule le monopole de la
grognasserie. J’y tiens absolument. D’ailleurs vous n’en aviez pas le droit
aujourd’hui car j’avais vraiment pris des précautions pour ne pas me fatiguer. Cher
adoré, mon Victor bien-aimé, non seulement je veux vivre puisque tu m’aimes, mais
encore je veux me hâter de guérir pour réclamer l’exécution de ta bonne petite
promesse. J’y tiens de toutes mes forces. Tu penses qu’avec de telles dispositions
je
ne peux pas faire d’imprudences. Je ne peux que t’aimer de toute mon âme comme
toujours.
Juliette
1 Le « pacte » conclu entre Victor Hugo et Juliette Drouet impose la réclusion de cette dernière chez elle et l’interdiction de sortir sans être accompagnée par lui. De là une grande souffrance, qui s’exprime en plaintes et reproches.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.
sa fille Claire meurt de la tuberculose. Le père biologique, James Pradier, et le père adoptif, l’accompagnent dans ce deuil. Celui-ci libère Hugo du blocage qui l’empêchait de se rendre sur la tombe de Léopoldine, où il se rend pour la première fois depuis trois ans.
- 28 marsCrise nerveuse de Claire.
- 1er-5 juinHugo, à la Chambre des Pairs, participe au procès de Pierre Lecomte, auteur d’un attentat manqué contre le roi. Lecomte sera guillotiné.
- 2 juinJuliette et sa fille s’installent à Auteuil, 56 rue de la Fontaine, dans un appartement que leur loue Pradier. Il refuse de louer un appartement plus confortable pourtant disponible dans le même immeuble.
- 21 juinMort de Claire Pradier.
- 23 juinEnterrement de Claire Pradier au cimetière d’Auteuil.
- Juin-juilletVictor Vilain réalise un buste en terre cuite de Juliette.
- 11 juilletAprès la découverte des dernières volontés de Claire, son corps est exhumé et transféré au cimetière de Saint-Mandé.
- 1er-2 aoûtVictor Hugo et Juliette partent en excursion le samedi toute la journée, et le dimanche matin, et prennent le chemin de fer.
- 25-28 septembreSéjour en Normandie, à Caudebec et Villequier.
