21 janvier 1843

« 21 janvier 1843 » [source : BnF, Mss, NAF 16351, f. 63-64], transcr. Olivia Paploray, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.158, page consultée le 25 janvier 2026.

J’étais avec vous tout à l’heure, mon bien-aimé, c’est pour cela que je ne me dépêchais pas de me réveiller car, en rêve comme en réalité, je voudrais ne jamais vous quitter.
Comment vas-tu ce matin, mon amour ? Je voudrais bien que tu n’allassesa pas à Phèdre1 ce soir. Ce serait si injuste et si triste pour moi, mon Toto, qui, non seulement ne sors jamais, mais qui te vois si peu. Pense à cela, mon Toto, et ne vas pas à Phèdre ce soir.
J’ai envoyé chez MmeGuérard ce matin porter les 10 francs acompte, elle m’a envoyé une petite lettre et son reçu plus trois ou quatre bonbons. Dans sa lettre elle me mande, entre autres chosesb, qu’elle a fait un projet de testament dans lequel elle veut laisser un souvenir à ma fille. Tu penses que je m’y opposerai d’autant moins qu’avec l’âge et la santé de MmeGuérard, on a du temps de reste avant d’en venir à l’exécution testamentaire. Seulement c’est une bonne grâce dont je lui sais tout le gré possible. Elle ajoute beaucoup de choses trop tendres pour vous mais soyez tranquille, je suis là avec mon grand [Dessinc]. À propos de grand couteau, Suzanne en a fait venir un petit de son pays, un Eustache2 pur sang, à l’intention de Claire avec une petite pelle à chaufferette pour moi. Malheureusement ces deux chefs-d’œuvre se sont rouillés dans la compagnie de deux fromages et d’autant de morceaux de porc frais pourris, ce qui a mis la susdite Suzanne dans une humeur massacrante : quel malheur ! hélas ! Depuis longtemps je ne pousse plus mon cri de joie, faute d’occasion, mon : quel bonheur !!!!! Il va se rouiller aussi si vous n’y prenez pas garde et quant à moi, je me moisirai bientôt si je continue à rester dans mon coin comme une vieille croûte de pain derrière une [effacé]. Vous êtes averti maintenant. Baisez-moi.

Juliette


Notes

1 Le 21 janvier a lieu la Première de Rachel dans le rôle-titre de Phèdre à la Comédie-Française.

2 Eustache : petit couteau.

Notes manuscriptologiques

a « allasse ».

b « autre chose ».

c Dessin d’un couteau

© Bibliothèque Nationale de France


« 21 janvier 1843 » [source : BnF, Mss, NAF 16351, f. 65-66], transcr. Olivia Paploray, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.158, page consultée le 25 janvier 2026.

Je suis arrivée assez à temps pour te voir encore au coin de ma rue, mon cher bien-aimé adoré. Cela m’a fait une bien vive petite joie, c’est dommage qu’elle ait été si courte. Puisque tu ne vas pas à Phèdre1 ce soir, mon Toto, est-ce que tu ne pourrais pas me faire sortir ce soir ? Je t’ai promis de te tourmenter le vendredi une fois passé. Je tiens ma promesse comme tu vois. Pauvre ange, est-ce que tu crois sérieusement que c’est pour te tourmenter, que c’est pour ma santé que je te demande à sortir ? Je n’ai pas le plus petit plaisir à te taquiner et je me fiche de ma santé à pied comme à cheval. Tout ça, ce n’est que prétexte pour te voir, pour être avec toi une heure de plus. Pour ça je ferais des bassesses, je commettrais des crimes même s’il le fallait. Voilà pourquoi j’insiste tant, mon amour pour que tu me fasses sortir. C’est bien vrai mon adoré, aussi vrai que je t’aime de toute mon âme et que tu es ma vie, ma joie et mon bonheur.
Tu aurais dû mon Toto puisque tu n’avais pas ta demoiselle2 à seriner aujourd’hui venir déjeuner avec moi. Pourquoi n’es-tu pas venu, scélérat ? Ce soir, il faudra me répondre à cette question. En attendant je vous baise partout et ailleurs.

Juliette


Notes

1 Depuis le 21 janvier, Rachel joue le rôle-titre de Phèdre à la Comédie-Française.

2 Il s’agit très vraisemblablement d’une actrice, peut-être MlleFitz-James

Cette année-là…
?

Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.

les répétitions et la création des Burgraves à la Comédie-Française sont compliquées par un procès et une cabale. Au retour de leur voyage en Espagne et dans les Pyrénées, ils apprennent la mort par noyade de Léopoldine, fille aînée de Hugo.

  • Janvier-févrierRépétitions des Burgraves. Le rôle de Guanhumara ayant été retiré à Mlle Maxime, on cherche à la remplacer. Après Mlle Fitz-James, c’est Mme Mélingue qui est finalement choisie.
  • 14 et 15 févrierMariage de Léopoldine Hugo et Charles Vacquerie.
  • 7 marsPremière des Burgraves à la Comédie-Française.
  • PrintempsHugo fait la connaissance au printemps de la femme de lettres Léonie d’Aunet, épouse Biard, et débute avec elle une liaison au printemps, ou à l’automne, ou en mai 1844, qui ne sera révélée à Juliette Drouet qu’en 1851.
  • 18 juillet-12 septembreVoyage en Espagne et dans les Pyrénées, interrompu par la nouvelle de la mort de Léopoldine Hugo, noyée dans la Seine, à Caudebec, près de Villequier, avec son mari Charles Vacquerie, le 4 septembre. Hugo l’apprend le 9, en lisant le journal, à Rochefort. Léopoldine a été enterrée le 6 septembre, à Villequier. Retour précipité à Paris.