« 10 novembre 1844 » [source : BnF, Mss, NAF 16357, f. 35-36], transcr. Yves Debroise, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.5922, page consultée le 26 janvier 2026.
10 novembre [1844], dimanche matin, 9 h. ¼
Bonjour mon petit Toto bien-aimé, bonjour mon amour adoré, bonjour comment que ça
va ? Moi je vais très bien je t’aime. Je voudrais déjà qu’il fûta l’heure de te voir. À peine es-tu parti,
mon Toto, que je hâte de tous mes désirs le moment où tu reviendras. C’est tous les
jours la même chose. Je pourrais économiser du bon papier
blanc en me servant du même gribouillis depuis un bout de l’année jusqu’à
l’autre car ce que j’ai à te dire ne varie jamais : – mon Toto je
t’attends, mon Toto je te désire, mon Toto je t’aime. Voilà le fond et le
tréfondsb de ma vie. Je sais bien
qu’avec un peu d’imagination on pourrait tirer un très bon parti de ces trois choses
mais ce n’est pas ma partie. Je la laisse à qui sait s’en
servir.
J’ai été un moment bien malheureuse hier mais tu as été si bon si loyal
et si persuasif que toute ma jalousie s’en est allée comme par enchantement. Je te
crois incapable de me trahir, mon Victor, le jour où je ne le croirai plus je mourrai.
Pardonne-moi de te tourmenter par mes injustes soupçons. Il faut que je sois bien
malheureuse pour me laisser aller à le faire. Quand cela m’arrive je suis comme une
folle je ne sais pas de quoi je ne serais pas capable. Mais c’est passé, et bien passé
mon Dieu. Je t’aime je suis tranquille, je suis heureuse, je t’adore. Nous avons été
bien heureux tous les deux, n’est-ce pas mon amour ? Toi pas autant ni de la même
manière que moi. Mais cela n’est pas possible car pour cela il faudrait que tu
m’aimassesc autant que je t’aime
et JE T’EN DÉFIE. C’est dommage que ces moments de bonheur soient si rares et si
courts. À qui la faute ? Je ne veux pas le dire pour ne pas vous humilier. J’ai peu
d’espoir de te voir beaucoup aujourd’hui. Outre ton travail tu as manifesté
l’intention d’aller chez le maréchal ce soir, ce qui ne me promet pas merveille.
Pauvre ange, je ne te blâme pas mais je regrette tout ce qui se met entre toi et moi.
Si tu vas à Saint-Cloud cette semaine, n’y va pas sans moi, je t’en prie mon Victor.
Il y a deux bonnes heures de trajet dont je profite et qui sont pour moi deux siècles
d’amour et de bonheur. Je compte que tu n’oublieras pas si tu y vas n’est-ce pas mon
bien-aimé ? Je ne te demande pas à t’accompagner ce soir parce que je crois que le
plus souvent tu reviens à pied mais s’il en était autrement je te prierais bien de
m’y
mener. Tu ne sais pas, tu ne peux pas savoir combien je t’aime mon Toto.
Pense à
moi mon Victor et tâche de venir le plus tôt que tu pourras. Tant que je ne t’ai pas
vu il me semble que je ne suis pas bien éveillée et que je fais un rêve désagréable
comme lorsqu’on marche en dormant sans arriver. Oh ! Si je pouvais aller te trouver
comme il y aurait longtemps déjà que tu m’aurais vued. Il est vrai que si je pouvais aller te trouver j’irais si souvent
et j’y resterais si longtemps que je ne te quitterais pas. Je serais comme celui qui
va toutes les semaines passer quinze jours à la campagne.
Malheureusement je n’ai pas cette facilité, c’est bien ce qui me chagrine. Baise-moi,
mon Toto adoré, aime-moi, désire-moi et viens bien vite, tu me rendras la plus
heureuse des femmes.
Juliette
a « fut ».
b « tréfond ».
c « aimasse ».
d « vu ».
« 10 novembre 1844 » [source : BnF, Mss, NAF 16357, f. 37-38], transcr. Yves Debroise, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.5922, page consultée le 26 janvier 2026.
10 novembre [1844], dimanche soir, 4 h. ¾
J’adore ta façon d’être, mon cher petit filou. Tu n’as pas de parapluie, tu prends le MACKINTOSHa du premier venu avec une sérénité et une grandeur qui n’appartient qu’à toi. Vraiment tu es bien bon de te faire faire des bottes et des souliers ; à ta place, j’userais du même moyen et lorsque mes tiges commenceraient à se faner j’emprunterais la première sandale qui me tomberait sous les pieds. Ce système peut s’appliquer à tout ; du moment où on en a la clef tout est dit ; le tour est fait et peut se faire indéfiniment. Tu as bien fait, mon cher amour. La seule chose pour laquelle je pourrais trouver à redire, c’est que ce haillon ALBIONNAIS ne soit pas en meilleur état du reste je t’approuve. Tu te rappelles mon indignation contre ce grotesque Mitouffletz1 ? Peu s’en est fallu que je ne lui volasse sa hideuse pelure pour t’emmitouflerb dedans tout le temps de notre voyage. Ce stupide animal te devait bien cela pour l’ennui que nous a causé sa carcasse hébétée. Je te cite ce souvenir pour t’encourager dans la voie où tu es entré. Je regrette seulement de ne t’avoir pas donné l’exemple il y a cinq ans en dépouillant ce crétin (dévoué ?). Je serais capable de SURINER le genre humain pour te faire un surtout de sa peau. Et je m’en vante et j’ai raison. Baise-moi, cher adoré, et sois moi bien fidèle des yeux, de la pensée, du cœur et DU RESTE. Ou sinon je prends mon grand couteau. Tâche de ne pas rester trop tard chez ton maréchal, tâche aussi de venir tout à l’heure tout de suite même tu me ferais une si grande joie.
Juliette
1 À identifier.
a « Maquinstoch ».
b « emmitouffler ».
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.
elle s’ennuie, et commence à se plaindre de voir Hugo moins souvent, sans savoir qu’il a entamé une liaison passionnée avec une autre femme.
- Début octobrePetit voyage avec Hugo.
