« 17 mars 1854 » [source : BnF, Mss, NAF 16375, f. 105-106-107], transcr. Chantal Brière, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.1238, page consultée le 03 mai 2026.
Jersey, 17 mars 1854, vendredi, midi ¼
Ma franchise menace de me coûter cher, mon cher petit homme, car je te vois décidé
à
te trouver le moins possible dehors avec moi. Du reste je m’y attendais ; mais tel
est
le scrupule de ma conscience que je n’ai pas voulu te cacher un seul mot de ce qui
pouvait me nuire au risque de perdre en une seule confidence tous les rares moments
de
bonheur que tu pourrais me donner dans l’avenir. Malheureusement je crains que le
sacrifice que tu m’imposes ne remédie à rien, au contraire, les lâchetés de ce genre
avancenta d’autant plus sur soi
qu’on a l’air de reculer devant elles. Après cela je me trompe peut-être, mon opinion
n’étant pas tout à fait désintéressée. Dans tous les cas je me soumets car en somme
rien ne peut prévaloir sur ta tranquillité personnelle.
Je ne sais pas si
j’aurai le cœur de sortir tout à l’heure ; j’ai grand peur que non car je me sens
une
paresse invincible. Cependant j’y essaierai ne fût-ceb que pour ne pas paraître absurde aux yeux de M. Barbier.
Je ne sais pas comment achever ce restitus, mon trop aimé, car je le trouve beaucoup trop grand pour mon insignifiante vie
et infiniment trop petit pour contenir tout mon cœur. Entre ces deux inconvénients,
ma
pensée et mon instinct voudraient s’abstenir mais la force de l’habitude l’emporte,
ce
qui fait que je continue mon gribouillage jusqu’au bout. Si je ne sortais pas
aujourd’hui je me mettrais à copier les vers que tu m’as donnés il y a huit jours
et
dont je ne t’ai pas parlé tant je suis à court de formules admiratives. Tout ce que
je
veux te dire c’est qu’il me semble que je t’aime encore plus à chaque beauc vers de toi que je lis. Illusion
d’optique de mon âme mais qui remplit mon d’esprit d’éblouissement et mon cœur
d’adoration.
Juliette
J’ai l’esprit, le cœur et l’âme tiraillés en tous sens, mon cher petit homme, aussi ma raison, mon courage et mon bonheur ont beaucoup de peine à se tenir en équilibre au milieu de ce tourbillon d’affaires, de craintes et d’amour rentré. Il me semble que ta visite au banquier se prolonge au delà du temps nécessaire même à fabriquer de la fausse monnaie. Ah ! te voilà !
a « avance ».
b « fusse ».
c « beaux ».
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.
elle déménage deux fois, à Plaisance-Terrace, puis au Hâvre-des-Pas.
- JanvierHugo milite pour empêcher l’exécution à Guernesey de l’assassin Tapner, en vain.
- 14 janvierHugo fait répéter Mlle Grave, qui interprètera le rôle de la Reine dans le Ruy Blas qui va être donné à Jersey. Juliette est jalouse.
- 16 janvierReprésentation de Ruy Blas à Jersey.
- 10 févrierExécution de Tapner.
- 11 févrierHugo écrit une lettre à Lord Palmerston pour protester contre l’exécution de Tapner.
- 28 aoûtHugo fait une excursion à Serk.
- Entre le 2 et le 8 octobreJuliette s’installe à Plaisance-Terrace.
- Entre le 12 et le 14 décembreJuliette déménage à la Maison du Heaume, au Hâvre-des-Pas.
